Mercredi 24 février 2010 3 24 /02 /Fév /2010 16:28


164- Aujourd'hui, j'ai revisité une chambre

Camera obscura 

            Elle avait choisi le lieu au hasard, dans une impasse. L’établissement ne payait pas de mine, ça lui plaisait. Aucune classification, aucune étoile au firmament du confort dit moderne.

            Le décor.

            En entrant, à droite, en boule sur le sol, une pile de draps chiffonnés, abandonnés à l’imagination par une femme de ménage négligente. La fenêtre ouvre largement ses bras à la lettre H. Les bruits de la ville s’insinuent entre les lattes d’un vieux parquet disjoint, lacéré par des talons furieusement fougueux.

            Sur le trottoir opposé, d’autres fenêtres, d’autres pantomimes de vies esquissées en ombres chinoises. La peinture de la balustrade tombe en lambeaux écailleux sur le sol, épingle des échardes vertes sous les ongles.

            C’est un lieu en décadence, déchu de son passé de velours. Le regard dégringole le long des lettres (il manque le L) et s’envole à nouveau jusqu’au dernier étage. Les murs, autrefois tapissés d’une tenture verte aux arabesques complexes sont décorés de dessins aux salpêtres et de profondes lézardes noires qui dessinent d’étranges créatures chimériques.

            En plein Paris, on pourrait se croire dans un vieil appartement moscovite au charme lépreux ou dans un palais vénitien rongé par les eaux. Pour tout ornement, une gravure gondolée. Une maison recouverte d’une glycine passée sous laquelle se tiennent serrés l’un contre l’autre deux chatons à moitié noyés par une tache d’humidité.

            Tout au fond de l’immense pièce, perdu, un lit sur lequel on a jeté une couverture en chenille jaune. « Moutarde », pourrait à la rigueur convenir à ce jaune sans nom véritable. Le centre en est complètement élimé et le matelas forme un creux à cet endroit. Trop de corps s’y sont frottés, ont tangué sans prendre le temps de se glisser entre les draps.

            Le reste du mobilier est constitué d’une table de nuit orpheline maculée de ronds blancs, d’une autre table, aux pieds maigres et arqués, tenant à peine sur ses jambes  aussi instable qu’un poulain nouveau-né. Rien n’y sera déposé.

            Le long du mur, incongrues, deux chaises de bistrot. Juste à côté, un placard masqué par un miroir piqué de rouille. La porte gonflée, grince. La serrure tourne et s’ouvre dans le vide. Nul portemanteau. Ce n’est pas un endroit où l’on s’attarde.

            Elle y entreposera son matériel. Il y déposera ses vêtements.

 

            C’est ici qu’elle lui fixera rendez-vous.

            Elle aime cet endroit entre beauté et laideur, entre vil et sublime.

            Elle l’attendra un peu.

 

            Son sujet, elle le veut, comme dans l’autre chambre, la dernière fois, en noir et blanc. Elle veut capturer, dans le miroir déglingué son corps d’homme assis, nu et abandonné sur la chaise de bistrot. Il faudra attendre le déclin du jour et refuser d’allumer la lumière.

            Elle le revoit de dos, à contre-jour dans l’embrasure de la fenêtre. A nouveau, ses mains écarteront les voilages ternes et opaques. Son regard se perdra parmi les échafaudages, sur les toits de tôle moirée. Encore là et déjà absent, à cheval entre ses vies.

            Dans l’air, elle dessine son buste, un peu fléchi, la masse moutonneuse de ses cheveux, l’ombre entre ses omoplates, le dessin de chaque vertèbre, pose les aplats de chair, suit d’un doigt la courbe duveteuse de ses fesses, sent le velouté de sa peau, son grain qui deviendra aussi celui de l’image.

Et emprisonne son modèle dans la chambre obscure du texte…

 

Par Cat - Publié dans : écriture
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Vendredi 10 juillet 2009 5 10 /07 /Juil /2009 18:24

5- Aujourd’hui, 9 juillet 2009, j’ai vu deux avions se croiser dans le ciel.

 

Après Philippe Delerm et les gares, c’est au tour des transports aériens d’attirer mon attention. Mais il faut dire que les avions se croisaient mieux que Delerm et moi-même. L’un, si j’en crois ma position au sol se dirigeait d’est en ouest, et l’autre du nord au sud. De mon poste d’observation, la collision paraissait inévitable. Question d’optique. Mais, fiers comme des oiseaux de mer, ils s’ignorèrent superbement et continuèrent leur route leur bec pointé droit devant eux, sans même s’adresser un coup de hublot de politesse.

Et j’ai pensé à tous ces passagers, insouciants, tout à leur béatitude ou à leur angoisse de voyageurs qui ignoraient la conjonction possible de leurs avions dans le ciel.

Toutes ces rencontres avortées, manquées. Quel gâchis narratif !

Et même pas à se mettre sous la dent le frôlement de deux ailes, de deux carlingues, ni le feulement de deux réacteurs.

Seule trace de leur hypothétique rencontre dans le ciel bleu impeccable de la région parisienne, une croix blanche et moutonneuse laissée dans leur sillage …J’ai regardé s’effacer lentement ce signe éphémère en rêvant à des rencontres possibles.

Il n’y a que les catastrophes aériennes qui suscitent notre intérêt et attisent notre imagination. Les vies brisées, les concours de circonstances heureux ou malheureux nous passionnent : ceux qui ont eu la chance de louper leur vol, les trop gentils qui ont cédé leur place à des trop-pressés…et ceux qui n’ont pas voulu la donner… Mauvaise pioche ! Tout ça fait d’excellents scénarii commerciaux.

Moi, je me suis dit, allongée sur mon herbe moelleuse, qu’il aurait suffi d’une seconde d’inattention du pilote ou mieux de la jalousie d’un aiguilleur du ciel pour que la catastrophe ait lieu.  Il aurait eu la géniale idée de commettre une erreur volontaire afin que l’avion A transportant l’amant de sa femme percute l’avion B…

Mais, ce que le contrôleur cocu ignorait, c’est que dans l’autre vol se trouvait sa jeune et jolie épouse, hôtesse de l’air de son état. Mauvaise pioche !

Les corps des deux amants se seraient alors rencontrés dans le ciel et se seraient embrasés dans un dernier baiser de la mort.

Voilà ce que ne vous disent pas les boites noires…

 

 

 

 

 

6- Aujourd’hui 10 juillet, j’ai fait un rêve étrange…

J’ai rêvé que je rêvais de…que j’étais…que je suis…

 

J'erre à travers les rues d'une ville aux mille ponts. D'une rive l'autre, je cherche où je dois jouer ce soir. Mes pieds s'enfoncent dans des moquettes-marécages rouge sang qui laissent d'indélébiles traces sur mon corps, mes mains. Une longue robe de velours aussi lourde qu'un rideau de théâtre m'entrave sur des kilomètres de coulisses. Partout des câbles à trancher de la pointe d'une dague en plastique…Au loin, un rond de lumière feutrée, des applaudissements. Je ne suis pas Lady Macbeth. Je ne possède pas sa peau. J'ai envie de crier, ma voix ne porte pas…

            L'ombre d'un metteur en scène à la stature de Commandeur se dresse au fond de la salle de spectacle. Il m'attend :

-         Jouez, me dit-il !

Au sol, des feuillets épars. Des silhouettes de mots agitent leurs jambages en tous sens. Elles ne m'évoquent rien. La langue se joue de moi.

J'abandonne ma carapace de velours. Je fuis. A l'entrée des artistes, personne ne remarque ma nudité.

Regardez-moi, je suis nu ! Je suis un roi. Le roi est nu.

D'où tenez-vous vos costumes ?

Une Célimène trop occupée à se faire caresser la poitrine par un Tartuffe en jean me crache au visage un rond de fumée, pour toute réponse.

Un épais brouillard se lève. Je vais arriver trop tard…Partout, dans toute la ville, des sonneries appellent des spectateurs à rejoindre leur fauteuil.

Je cours, je cours d'une rive à l'autre.

Je parviens, noyé de larmes et de sueur dans un hall désert. D'immenses miroirs me renvoient de moi des images toute différentes. Je traverse l'un d'entre eux et me retrouve face à un escalier monumental dont je ne vois pas la fin. Quelque chose roule à mes pieds. Un crâne, un crâne humain. A deux mains, je le lève à la hauteur de mes yeux, plonge mon regard dans ses orbites creuses. Tout mon corps est aspiré par un vortex cérébral.

Encore des applaudissements !

Attendez, je n'ai pas encore dit mon texte.

J'aperçois un guichet. L'hygiaphone est à un mètre au-dessus de ma tête. Je dois sauter pour m'adresser à la femme assise qui tricote. Je hurle :

-         Quelle pièce donne-t-on ici ?

Elle me répond que la troupe fait relâche ce soir. Une des actrices est souffrante, son petit chat est mort.

-         Y a-t-il d'autres théâtres dans la ville ?

Elle ne sait pas, elle n'y va jamais.

-         Vous attendez quelqu'un ?

-         Oui, mon rôle ! Je suis un acteur en quête de personnage.

Mes paroles se perdent dans la poussière et le bruit infernal produits par un troupeau de Rhinocéros qui dévalent les escaliers.

-         Tiens, on dirait que c'est fini, dit-elle.

-         Fini ?!

-         Oui, c'est la fin de partie. Vous ne jouez pas aux échecs, vous ? Ca se voit !

Le vent se lève. Un vent qui gémit, susurre des paroles entre les pierres sèches de la cour d'honneur.

Au loin, une voix :

-         Gérard, maquillage. C'est à toi, réveille-toi ! Tu vas faire un Cid complètement cramé !

De mes genoux, tombe un livre : « la vida es un sueño ».

Par Cat - Publié dans : écriture - Communauté : le rêve, l'art et l'écriture..
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Mercredi 8 juillet 2009 3 08 /07 /Juil /2009 11:47

1-     Aujourd’hui, samedi 4 juillet 2009, je me lance dans une nouvelle aventure : écrire un texte par jour, pendant une année.

Attention ceci ne sera pas un journal intime.

Chaque texte ne dépassera pas une page, partira d’un fait réel de mon quotidien,  commencera par la formule liminaire -et je l’espère magique - « aujourd’hui », et débouchera si possible sur une micro-fiction à développer ou non par la suite (ça c’est mon problème). Toutes les sources me sont permises : rêves, rêveries, délires, lectures, anecdotes de ma vie privée, faits divers, idées farfelues, élucubrations, souvenirs, bribes de phrases entendues, conversations, expériences, observations, pensées diverses et variées sans exclure les plus ludiques ou  impudiques…Mêmes les logorrhées nocturnes seront les bienvenues.

Je ne devrais pas le dire, mais je me réserve le droit de tricher, de ne pas écrire au jour le jour, de mentir sur la pensée quotidienne, et même d’avoir plusieurs idées en même temps pour les époques de disette de l’imaginaire.

Cher lecteur, ceci n’est pas un pacte autobiographique et je ne m’engage pas forcément à dire toute la vérité.

L’imagination est un muscle. L’expression est son entraîneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2-     Aujourd’hui, 6 juillet 2009, j’ai hypnotisé une mouche.

 

Alors que j’étais allongée sur le sol de mon jardin, elle s’est posée sur la page du livre que j’étais en train de lire. J’observais son ombre fine et ourlée ; plus élégante et raffinée que l’insecte lui-même. Elle formait comme une autre écriture dansante. Je n’ai pas chassé la mouche. Je l’ai observée par-dessus mes lunettes de soleil qui me faisaient aussi d’énormes globes oculaires d’insecte. Elle ne  cessait de frotter compulsivement ses six pattes les unes aux les autres. Puis à un moment, nos regards se rencontrèrent (J’adore ce passé simple qui fait pschitt. Coup de foudre à la Flaubert dans l’Education sentimentale : « et leurs yeux se rencontrèrent »)…et ne se quittèrent pas pendant…pendant…de longues et interminables secondes. J’étais plongée dans ses petits yeux globuleux couleur brique. Une couleur qui contrastait singulièrement avec le gris et noir des autres parties de son corps. Je devrais dire que mes milliers d’yeux démultipliés par sa vision kaléidoscopique étaient plongés dans tous les siens.

En dehors des moments où l’amour rend mièvre et où l’espace-temps est complètement distordu par la béatitude gélatineuse des sentiments, je me demande si j’ai déjà osé regarder aussi longtemps un être humain les yeux dans les yeux. Je me suis dit qu’il était plus facile et pratique au fond  d’hypnotiser une mouche avec ses yeux à facettes qu’un homme, parce qu’avec elle, on pouvait le faire dans toutes les positions : devant, derrière, sur les côtés…

Dès que je cessai de l’observer, elle recommençait son petit manège. Et hop, que je me frotte les pattes de devant, de derrière, du milieu, que je me fasse tournebouler la tête à toute vitesse. Qu’est-ce qu’elle cherchait à me dire ?

Qu’est-ce que tu me veux la mouche ?

Et puis, elle s’est arrêtée, figée sur la page blanche. C’est elle qui sollicitait à présent mon regard. Elle me sondait des yeux, me regardait sous toutes les coutures avec toutes ses facettes au point que ma propre vision se brouillait. J’ai cessé de lire, les lettres du texte se sont mises à voleter autour de moi, se frottant leurs pattes de mouches les unes aux autres.

 

Aujourd’hui, une mouche peut se vanter. Elle s’en frotte encore les yeux : elle a hypnotisé un être humain. 

 

3-     Aujourd’hui 7 juillet 2009, j’ai croisé Philippe Delerm à la gare Montparnasse.

 

Un homme grand et mince. Je vous ai reconnu à votre barbe et à vos cheveux blancs. Vous retrouvez-vous dans cette description sommaire ?

Croiser, le terme est impropre dans la mesure où nous nous tenions exactement au même niveau tout en gravissant au même rythme, deux escalators différents en direction des départs des grandes lignes de l’Ouest  de la France. Nos regards se sont croisés, eux. Moi me disant : « Tiens, c’est Philippe Delerm. » Et vous, sans doute « Tiens encore une admiratrice qui m’a reconnu. »

Vous vous trompez cher monsieur Delerm car je tiens juste à vous préciser que je ne suis pas une de vos ferventes admiratrices. Mon admiration s’est juste arrêtée à « la première gorgée de bière et autres… ». J’ai trouvé le reste du breuvage de votre œuvre un peu tiède. Si je vous avais vraiment rencontré, je ne vous aurais pas fait cet aveu. Je sais rester courtoise.

En tout cas, j’ai bien aimé vous paralléliser. C’était une jolie symétrie de situation, un parallélisme parfait et parfaitement inutile.

Donc croiser, n’est pas vraiment exact, rencontrer non plus, effleurer encore moins. Nous avons suivi des trajectoires parallèles. Or chacun sait que deux droites parallèles ne se rejoignent jamais, même à l’infini.

Vraiment, même à l’infini ? Même pas dans un autre espace-temps plus tordu ? C’est dommage parfois que la géométrie rende la vie moins belle…Et puis on a jamais fait se croiser des escalators. C’est dommage aussi…

Vous imaginez des collisions d’escaliers roulants ? L’un qui monte, l’autre qui descend, l’un qui va à droite et l’autre à gauche. Des passants toujours trop pressés qui ne vont pas au même rythme et vlan qui se percutent à 10km/heure sans compter la vitesse de la machine. Il y en aurait des conjonctions inattendues, des rencontres fulgurantes. Les escalators deviendraient un haut lieu de la drague. On laisserait faire le hasard. Les candidats à la rencontre se propulseraient à toute vitesse pour heurter l’âme sœur. L’expression « être frappé par quelqu’un » prendrait véritablement tout son sens.

Et tant pis pour les bleus…

 

 

 

4- Aujourd’hui, 8 juillet 2009, je n’ai pas croisé Michael Jackson à la gare Montparnasse.

 

Et pour cause, il n’y était pas. Il était en boite pour un dernier moon walk.

Si je parle de cet événement seulement le lendemain du 7, c’est la faute de mon dictionnaire qui ne me fournissait pas de plus gros mot qu’événement mais aussi du décalage horaire Los Angeles-Paris. Le temps d’une bonne nuit réparatrice, d’un jet lag gastrique suite à overdose médiatique ; et me voilà de nouveau à ma chronique.

Je suis très fragile de ce côté-là. Il faut dire qu’en temps ordinaire, je regarde peu la,  télé, et encore moins par un bel après-midi d’été à l’heure du thé. Or, il pleuvait (je sais, ce n’est pas une excuse valable). Mais que faire contre l’attraction Jacksonnienne ? Phénomène hyper-ultra-méga magnétique qui consiste à capter dans son champ électro- acoustico-médiatique vitrée, les trois-quarts de la planète en même temps.

Sur les 500 chaînes que capte mon téléviseur (enfin, je le suppose, car je me suis toujours endormie avant d’arriver au terme), plus de la moitié diffusaient en boucle strictement les mêmes images de procession de limousines et d’invités éplorés en black and white. J’ai même cru à un moment à une panne de ma télé. Un vieux modèle légué par ma belle mère…Même pas un écran plat !

Seul Philippe Manœuvre, sur lequel j’ai fini par arrêter mon choix pour rigoler un coup, était à la fête. Le seul français qui prononce mieux l’anglais que les Américains ! Il nous a donné à tue tête des Jaaamess Brrooooowwwn d’anthologie. Et il prononce le E dans l’A de Mickaël mieux que personne au monde. Le chronirockeur vivait à ce moment l’heure de gloire que connaissent les charognards une fois leur bec plongé dans la dépouille d’une gazelle dépecée par les lions.

Mickael, laisse-moi te rendre un dernier hommage. Tu es vraiment le plus fort, le King (de la pop, car faudrait pas confondre avec Elvis !). Grâce à toi, je n’ai même pas besoin d’écrire un récit de science-fiction. La fiction devient le parent pauvre de la réalité. Grâce à toi, on a atteint le plus haut niveau –pardon, « level », de gavage interplanétaire… Tes cendres sont à peine refroidies, tes os n’ont pas encore eu le temps de blanchir davantage que déjà, tu vas nous sortir 150 nouveaux titres… 150 ! Nous sommes des oies qui attendons avec impatience le gavage qu’on nous enfoncera bien profond dans le gosier. Allez, téléspectateurs, encore un petit coup de léchouille à vos téléviseurs !

Moi, je préfère danser avec la lune !

Par Cat - Publié dans : écriture
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Vendredi 19 juin 2009 5 19 /06 /Juin /2009 17:27

 

 

Petit précis de disparition à l’usage des apprentis ectoplasmes et des futurs corps célestes.

 

Sombrer dans l’oubli, disparaître corps et âme, vous en avez toujours rêvé ?

Si vous me lisez, c’est que vous déjà en bonne voie.

 

Première étape.

Evitez toute disparition trop brutale qui pourrait avoir l’effet inverse du résultat attendu et laisser vos proches dans un état de choc nuisible à votre propre anéantissement. Pour qu’on s’habitue à votre absence, vous devez vous effacer, lentement, progressivement. Votre dilution ne doit pas susciter le moindre étonnement.

Commencez par vous faire oublier des autres. Dans un premier temps, n’affirmez plus de manière péremptoire votre présence au monde. Il deviendra très vite inutile d’utiliser la première personne du singulier. N’employez plus jamais le présent, ni le futur, encore moins le passé qui vous ancre dans une réalité que vous devez effacer de votre mémoire. Plus rien ne doit exister. Le conditionnel à la rigueur pour son caractère flou et évasif. Si vous tenez absolument à vous exprimer, ce qui ralentirait d’autant le processus, préférez l’infinitif, plus neutre. De toute façon n’émettez aucun avis, mieux : taisez-vous. Autant que possible, évitez tous les rapports sociaux. Travaillez rigoureusement votre effacement. Votre meilleure gomme c’est vous.

Je sens que vous allez me demander : que faire si le candidat à la neutralisation a charge de famille ? Normalement, je ne réponds pas aux questions. Car si vous vous encore des doutes, c’est que vous n’êtes pas vraiment mûr pour la disparition. Et si vous avez le plus petit scrupule, retournez vous vautrer dans la fange des-trop-bien-vivants. Cependant dans ma grande bonté et dans le désir de préserver l’humanité de votre présence, (oui, car vous êtes aussi nuisible au monde qu’à vous-même), je vais vous donner un conseil. Prenez un billet d’avion pour un désert quelconque, un désert de sable de préférence (vous allez très vite comprendre pourquoi). Je vous le répète, ne prévenez personne. A l’arrivée, donnez votre passeport à manger au premier dromadaire venu (c’est contre notre déontologie, mais, nous n’avons pas encore réussi à effacer les frontières et les contrôles douaniers ; il existe encore de nombreuses poches de résistances dans le monde). Installez-vous confortablement sous un palmier ou sous ce que vous voulez, ça m’est égal. Restez-là sans bouger… Jusqu’à quand ? Vous me demandez jusqu’à quand ? Je rêve…Pourquoi ? Vous avez un rendez-vous qui vous attend ? Faites un effort ! Attendez le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que votre corps tombé en poussière soit lentement aspiré par une sorte de vortex saharien, un entonnoir dans lequel vous glisserez, vous vous écoulerez jusqu’à la dernière particule de vous. Je passerai vérifier ! Comment me reconnaît-on ? On ne me reconnaît pas justement…j’ai tellement travaillé à n’être plus que j’en suis devenu invisible.

Fermons la parenthèse et allons à l’essentiel.

Quand vous sentirez les premiers symptômes de la transparence aux yeux des autres c’est à dire quand votre bureau sera devenu un placard à balai, quand on vous prendra systématiquement votre tour dans la queue aux caisses, quand on viendra s’asseoir sur vos genoux au cinéma (mais pourquoi allez-vous encore au cinéma ?), quand on vous marchera sur les pieds sans s’excuser, quand le facteur ne glissera plus aucun courrier dans votre boite, quand votre femme couchera avec son amant sans s’inquiéter de votre présence au pied du lit, quand votre chien vous aboiera dessus, ce sera le signe. Mais surtout, ne relâchez pas la (dé)pression, vous n’êtes pas à l’abri d’une rechute qui pourrait vous être vitale : la tentation d’exister ! Ne cédez pas bêtement aux sirènes de l’existence, vous avez mieux à faire !

Ne négligez pas ce que d’autres qualifieraient d’effets secondaires. Normalement, au bout de quelques temps, vous ne devriez plus voir votre reflet dans le regard des autres. Et puis, vous devriez sentir votre peau flotter autour de vous comme un grand manteau de vent. C’est bien, vraiment très bien. La métamorphose a commencé. Ne criez pas victoire pour autant, continuez votre combat. Evitez d’avoir à rencontrer votre image dans les miroirs ou toute surface vitrée. Vous oublierez rapidement qui vous êtes.

            N’échafaudez pas d’autres projets que celui de disparaître. Surtout, n’en faites part à personne. Vous êtes nombreux. Les candidats à la disparition sont devenus légions. Ça ne devrait pas vous étonner. Vous ne vous reconnaissez pas entre vous, c’est normal. Tous concourent comme vous à la neutralité la plus complète. Cependant, ne recherchez pas de quelques manières que ce soient à échanger avec d’autres, des conseils ou recettes. Il n’existe pas de poudre de perlimpinpin. Vous mettriez fin dans l’instant à la mise en place de votre projet d’extinction. Surtout, méfiez-vous des bonnes âmes qui, croyant faire votre bien, vous ferait davantage de mal en désirant vous ramener à la consistance. Vous n’êtes pas déprimé, vous êtes juste réaliste. Vous avez parfaitement raison, votre existence ne sert à rien, vous êtes là par erreur, vous êtes une erreur.

 

           

 

 

Etape n°2

 

            C’est un bon exercice !

            Rendez vous dans votre salle de bain, installez-vous dans votre baignoire, ouvrez l’eau et regardez-là s’écouler. Ne la quittez pas des yeux. Suivez son trajet dans les tuyaux, les canalisations de la ville. N’ayez pas peur pour la planète. Vous ne devez plus avoir aucune préoccupation de ce genre. D’ailleurs, la planète se fiche de votre misérable existence. Vous n’êtes qu’un poids mort de plus pour elle. Passez l’eau sur votre corps durant de longues heures. Peu à peu, vous verrez votre peau devenir blanchâtre, se plisser, puis partir en lambeaux dans les canalisations. Quand l’opération sera terminée, inutile de rincer la baignoire.

Mais que faites-vous ? Vous sortez de la baignoire pour répondre au téléphone ? Je crois qu’on ne s’est pas bien compris… Il me semblait évident que vous ne possédiez plus aucun moyen de communication. Coupez-moi tout de suite ce malheureux engin de vie. J’espère que dans le même ordre d’idées, vous avez retiré votre nom de la boite aux lettres, résilié votre abonnement à internet, que vous êtes déclaré mort à tous les organismes sociaux. Je ne devrais pas avoir à vous le dire, c’est l’enfance de l’art de la disparition ! La télévision, la radio, les journaux…plus rien de tout ça ! Rien qui puisse vous raccrocher à la vie. Il n’y a que la facture d’eau que vous devez continuer à payer. Ce serait stupide qu’on vous la coupe à mi parcours de votre dissolution. Vous imaginez s’il ne restait plus que votre tronc dans la baignoire… Ce serait pour le moins gênant.

Vous me le confirmez, vous ne voulez plus continuer à exister ? D’ailleurs, avez-vous jamais existé ? Je ne parle pas de mort, ni de suicide, entendons-nous bien sur ce point. Juste disparaître, vous évanouir dans la nature, vous dissoudre…Ne négligez aucun détail. Les photos par exemple. Effacez-vous systématiquement des clichés. Ne laissez aucune trace de vous en découpant vos images. Votre silhouette en creux doit être méconnaissable. Et comme l’on va s’interroger sur les trous ainsi laissés, brûlez tout. Votre photo sur le passeport ou la carte d’identité, aux orties ! Vous n’en avez plus besoin, car vous travaillez justement à ne plus avoir d’identité propre.

De toute façon, à force de ne plus vous voir, on en oubliera jusqu’à votre existence. Mais, j’en conviens, le plus difficile n’est pas de disparaître, c’est de vous effacer complètement de la mémoire des autres. Là, la tache s’avère plus complexe. Sans doute avez-vous commis un jour la bêtise de rencontrer quelqu’un qui s’est épris de vous (ce n’est pas ce qu’il ou elle a fait de mieux dans l’existence)…et qui à l’heure actuelle éprouve encore des désirs, des sentiments, et même rêve de vous. Qu’est-ce qu’on peut faire contre les rêves, me direz-vous ? Ca fait bien longtemps que vous auriez dû vous attaquer à la racine du poblème, leur couper le songe sous les pieds. Et puis, c’est tenace parfois un sentiment amoureux et le temps ne fait rien à l’affaire contrairement à ce que vous pourriez imaginer. L’amour est une teigne. Comment vous déloger du crâne des gens qui ont été assez stupides pour vous aimer ?

Honnêtement, je ne vois pas trente six solutions… C’est d’ailleurs par là que vous auriez dû commencer…Oui, vous me comprenez parfaitement. Mais, notez bien que je ne vous ai rien dit, c’est vous qui voyez.

Mais avant cette troisième et avant dernière étape, n’oubliez pas de brûler ce texte et d’en disperser les cendres…

Nous n’existons pas.

 

 

           

 

Par Cat - Publié dans : écriture - Communauté : Revue poésie et nouvelles
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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /Mai /2009 15:57

Le lézard

 

 

 

Aéroport Charles de Gaulle

 

 

-        Partir, j’ai besoin de partir

-        Fuir…Ce que tu es train de faire s’appelle une fuite. Tu ne veux pas me dire où tu vas ?

 

Aucune réponse.  Rien ni personne ne semblait pouvoir le retenir. Pas même elle.

-        Je pars, peu importe où.

La porte coulissante de l’aérogare n°3  se referme sur elle comme une bouche muette.

 

 

      Il est assis dans un désert sous l’ombre étique d’un palmier décharné. Dans son sac à dos, trois fois rien : quelques dinars, un appareil photo numérique, le carnet de notes en cuir et « Chercheur d’absolu » de Theodore Monod, cadeaux offerts par elle avant son départ. Il sait qu’il ne le lira pas. Les femmes en font toujours des tonnes. Il lui ressemble un peu avec son cheich bleu sur la tête. Bras tendus, il se prend en photo. Sur le petit écran de l’appareil, le sourcil froncé, le regard déterminé et perdu dans le lointain, il se sent bien. Il se trouve meilleure mine qu’avant son départ. Ses traits sont plus lisses. Il a déjà pris des couleurs. Le tissu qu’il a enroulé autour de lui comme on lui a enseigné au village lui fait une autre tête. Un autre homme, presque. C’est bien ça qu’il est venu chercher ici dans ce désert.

      Il n’y a pas d’errances stériles, pense-t-il.

      En fait, il aurait dû venir ici depuis longtemps. Le sable lui fait un berceau.

      Il songe à la phrase prononcée la veille par un vieil arabe : « dans le désert, tu es là ou tu te mets. ». Il se la répète à l’infini pour ne pas l’oublier. Il faudrait qu’il la note. Mais il n’a pas envie de bouger. Son corps s’engourdit délicieusement dans la torpeur de ce début de matinée. De vagues pensées ondulent au rythme de la nappe de chaleur à l’horizon. C’est là qu’il va s’implanter. Il se refuse à convoquer dans sa mémoire la voix castratrice des censeurs. Il ne fuit pas. Il est parti. Rien à ajouter de plus.

      Il a sorti le carnet de son sac, défait lentement ses liens en cuir couleur tabac. C’est un bel objet qu’elle a choisi avec soin, pour lui. A vrai dire, il ne pensait pas en faire usage.

-        Tu me feras lire ce que tu as écrit ?

Il avait répondu « oui » pour lui faire plaisir. Etait-ce réellement pour lui faire plaisir ? Même pas…

« Qu’est-ce qui me manque le plus, au fond ? Rien ! », écrit-il dans son nouveau journal.  C’est une évidence, ici. Dans le désert, Tout a la pureté de l’évidence. C’est aussi une phrase qu’il songe écrire, malgré sa cruauté pour elle.

Il est frappé par ce paysage permanent et mouvant à la fois. Comme lui-même, bloc de solitude divaguant. Il contemple les volutes de sable déplacées par le vent, le roulement de quelques brindilles épineuses ; et le bleu du ciel, immense aplat de peinture. Il s’enfonce un peu plus dans le sable qui lui offre un siège naturel.  Il repense à la soirée de la veille, en compagnie de ces hommes qu’il ne connaissait pas et avec qui il a dansé au son de la darbouka, sans complexe. C’est la première fois qu’il dansait avec des hommes. Il se sentait bien avec eux, comme jamais avec d’autres êtres humains. Il n’hésite plus à le penser, et même à l’écrire. Une certitude maintenant : « ma position naturelle est silencieuse ».  Et il referme son carnet. Non, définitivement, non, il ne lui donnera pas à lire comme il le lui avait promis dans le taxi, parce que ses larmes lui faisaient pitié. La pitié est un sentiment dangereux.

             Au loin une petite forme tremblotante s’approche lentement, dansant dans la chaleur. Un mirage, déjà ? Une silhouette se dessine peu à peu. Une femme ? Une enfant !  Dans le désert, le voyageur n’est jamais vraiment seul. Tout se sait, se sent. Le cœur commande toujours d’aller à la rencontre de l’étranger, lui avait dit un vieil homme édenté, accroupi sur le seuil de sa maison. Quelques minutes plus tard, il lui avait proposé de partager leur maigre repas et, aussi le lit d’une très jeune fille. Sa fille ? Il avait mis du temps à comprendre ce que voulait exactement le vieux en lui prenant les mains et en les plaçant dans celles de la gamine qui ne devait pas avoir plus de quinze ans. Il a refusé. Il aurait peut-être dû accepter.

 

Une petite fille âgée de dix ans à peine, vêtue d’une longue robe bleue rapiécée et délavée s’avance au ralenti vers lui, le corps chaloupant dans la chaleur. Il entend distinctement le cliquetis de ses bracelets argentés. Elle vole presque, bras en avant et poings serrés.

Arrivée à sa hauteur, elle murmure des paroles dans sa langue. Il lève les mains au ciel en signe d’impuissance. Elle répète en détachant chaque syllabe. Ça fait comme une comptine au son d’oiseau. L’immense sourire de l’enfant l’inonde. Elle s’agenouille face à l’homme. Sa longue chevelure brune recouvre ses talons. Elle tend ses poings toujours refermés, comme si elle cachait un oisillon. Quelques grains de sable s’écoulent d’entre ses doigts. Puis, elle dépose ses mains recouverte d’arabesques au henné entre les siennes et les referme très vite. Quelque chose de froid gigote entre ses paumes qu’il entrouvre à peine, pour voir un minuscule lézard roulant comme des billes ses petits yeux affolés.

Le plus précieux des cadeaux que pouvait lui faire cette fillette, sans doute. Est-ce qu’il doit lui donner de l’argent, les restes de son repas, des crayons ? En même temps, il ne peut pas laisser s’échapper le lézard pour aller chercher quelque chose au fond de son sac. Il ne lui donnera rien. Non, fait-elle de la tête. La petite fille ne veut rien échange. Elle pose un doigt sur ses paumes et un autre sur ses lèvres.

            Elle disparaît derrière les dunes aussi vite qu’elle est apparue. Aucune trace de ses pas dans le sable.

Sans le contact froid de l’animal, il douterait presque de sa présence au monde. Ses pensées, ses souvenirs, les villes, ses vies, les mots inutiles, tout se dilue dans les volutes de chaleur.

L’immensité, ce bleu, tout ce bleu en écharpe. Son corps s’enfouit dans le sable. Il se voudrait le dernier grain dans le sablier. Définitivement, le soleil incinère toute pensée, tout désir.

C’est à peine s’il revoit les traits de la femme qui l’a accompagné à l’aéroport.

Déjà parti, déjà loin, plus vraiment là, il n’a pas pu voir ses lèvres trembler, ses yeux s’embuer quand l’homme qu’elle aime a prononcé ces paroles.

« Et si je ne revenais pas ? »

 

Et si je ne revenais pas…

 

 

 

 

Par Cat - Publié dans : écriture - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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