1- Aujourd’hui, samedi 4 juillet 2009, je me lance dans une nouvelle aventure :
écrire un texte par jour, pendant une année.
Attention ceci ne sera pas un journal intime.
Chaque texte ne dépassera pas une page, partira d’un fait réel de mon quotidien,
commencera par la formule liminaire -et je l’espère magique - « aujourd’hui », et débouchera si possible sur une micro-fiction à développer ou non par la suite (ça c’est mon problème).
Toutes les sources me sont permises : rêves, rêveries, délires, lectures, anecdotes de ma vie privée, faits divers, idées farfelues, élucubrations, souvenirs, bribes de phrases entendues,
conversations, expériences, observations, pensées diverses et variées sans exclure les plus ludiques ou impudiques…Mêmes les logorrhées nocturnes
seront les bienvenues.
Je ne devrais pas le dire, mais je me réserve le droit de tricher, de ne pas écrire au jour le jour, de mentir sur la pensée
quotidienne, et même d’avoir plusieurs idées en même temps pour les époques de disette de l’imaginaire.
Cher lecteur, ceci n’est pas un pacte autobiographique et je ne m’engage pas forcément à dire toute la vérité.
L’imagination est un muscle. L’expression est son entraîneur.
2- Aujourd’hui, 6 juillet 2009, j’ai hypnotisé une mouche.
Alors que j’étais allongée sur le sol de mon jardin, elle s’est posée sur la page du livre que j’étais en train de lire. J’observais
son ombre fine et ourlée ; plus élégante et raffinée que l’insecte lui-même. Elle formait comme une autre écriture dansante. Je n’ai pas chassé la mouche. Je l’ai observée par-dessus mes
lunettes de soleil qui me faisaient aussi d’énormes globes oculaires d’insecte. Elle ne cessait de frotter compulsivement ses six pattes les unes aux
les autres. Puis à un moment, nos regards se rencontrèrent (J’adore ce passé simple qui fait pschitt. Coup de foudre à la Flaubert dans l’Education
sentimentale : « et leurs yeux se rencontrèrent »)…et ne se quittèrent pas pendant…pendant…de longues et interminables secondes. J’étais plongée dans ses petits yeux
globuleux couleur brique. Une couleur qui contrastait singulièrement avec le gris et noir des autres parties de son corps. Je devrais dire que mes milliers d’yeux démultipliés par sa vision
kaléidoscopique étaient plongés dans tous les siens.
En dehors des moments où l’amour rend mièvre et où l’espace-temps est complètement distordu par la béatitude gélatineuse des
sentiments, je me demande si j’ai déjà osé regarder aussi longtemps un être humain les yeux dans les yeux. Je me suis dit qu’il était plus facile et pratique au fond d’hypnotiser une mouche avec ses yeux à facettes qu’un homme, parce qu’avec elle, on pouvait le faire dans toutes les positions : devant, derrière, sur les
côtés…
Dès que je cessai de l’observer, elle recommençait son petit manège. Et hop, que je me frotte les pattes de devant, de derrière, du
milieu, que je me fasse tournebouler la tête à toute vitesse. Qu’est-ce qu’elle cherchait à me dire ?
Qu’est-ce que tu me veux la mouche ?
Et puis, elle s’est arrêtée, figée sur la page blanche. C’est elle qui sollicitait à présent mon regard. Elle me sondait des yeux, me
regardait sous toutes les coutures avec toutes ses facettes au point que ma propre vision se brouillait. J’ai cessé de lire, les lettres du texte se sont mises à voleter autour de moi, se
frottant leurs pattes de mouches les unes aux autres.
Aujourd’hui, une mouche peut se vanter. Elle s’en frotte encore les yeux : elle a hypnotisé un être humain.
3- Aujourd’hui 7 juillet 2009, j’ai croisé Philippe Delerm à la gare
Montparnasse.
Un homme grand et mince. Je vous ai reconnu à votre barbe et à vos cheveux blancs. Vous retrouvez-vous dans cette description
sommaire ?
Croiser, le terme est impropre dans la mesure où nous nous tenions exactement au même niveau tout en gravissant au même rythme, deux
escalators différents en direction des départs des grandes lignes de l’Ouest de la France. Nos regards se sont croisés, eux. Moi me disant :
« Tiens, c’est Philippe Delerm. » Et vous, sans doute « Tiens encore une admiratrice qui m’a reconnu. »
Vous vous trompez cher monsieur Delerm car je tiens juste à vous préciser que je ne suis pas une de vos ferventes admiratrices. Mon
admiration s’est juste arrêtée à « la première gorgée de bière et autres… ». J’ai trouvé le reste du breuvage de votre œuvre un peu tiède. Si je vous avais vraiment rencontré, je ne
vous aurais pas fait cet aveu. Je sais rester courtoise.
En tout cas, j’ai bien aimé vous paralléliser. C’était une jolie symétrie de situation, un parallélisme parfait et parfaitement
inutile.
Donc croiser, n’est pas vraiment exact, rencontrer non plus, effleurer encore moins. Nous avons suivi des trajectoires parallèles. Or
chacun sait que deux droites parallèles ne se rejoignent jamais, même à l’infini.
Vraiment, même à l’infini ? Même pas dans un autre espace-temps plus tordu ? C’est dommage parfois que la géométrie rende la
vie moins belle…Et puis on a jamais fait se croiser des escalators. C’est dommage aussi…
Vous imaginez des collisions d’escaliers roulants ? L’un qui monte, l’autre qui descend, l’un qui va à droite et l’autre à
gauche. Des passants toujours trop pressés qui ne vont pas au même rythme et vlan qui se percutent à 10km/heure sans compter la vitesse de la machine. Il y en aurait des conjonctions inattendues,
des rencontres fulgurantes. Les escalators deviendraient un haut lieu de la drague. On laisserait faire le hasard. Les candidats à la rencontre se propulseraient à toute vitesse pour heurter
l’âme sœur. L’expression « être frappé par quelqu’un » prendrait véritablement tout son sens.
Et tant pis pour les bleus…
4- Aujourd’hui, 8 juillet 2009, je n’ai pas croisé Michael Jackson à la gare Montparnasse.
Et pour cause, il n’y était pas. Il était en boite pour un dernier moon walk.
Si je parle de cet événement seulement le lendemain du 7, c’est la faute de mon dictionnaire qui ne me fournissait pas de plus gros
mot qu’événement mais aussi du décalage horaire Los Angeles-Paris. Le temps d’une bonne nuit réparatrice, d’un jet lag gastrique suite à overdose
médiatique ; et me voilà de nouveau à ma chronique.
Je suis très fragile de ce côté-là. Il faut dire qu’en temps ordinaire, je regarde peu la, télé, et encore moins par un bel après-midi d’été à l’heure du thé. Or, il pleuvait (je sais, ce n’est pas une excuse valable). Mais que faire contre
l’attraction Jacksonnienne ? Phénomène hyper-ultra-méga magnétique qui consiste à capter dans son champ électro- acoustico-médiatique vitrée, les trois-quarts de la planète en même
temps.
Sur les 500 chaînes que capte mon téléviseur (enfin, je le suppose, car je me suis toujours endormie avant d’arriver au terme), plus
de la moitié diffusaient en boucle strictement les mêmes images de procession de limousines et d’invités éplorés en black and white. J’ai même cru à un moment à une panne de ma télé. Un vieux
modèle légué par ma belle mère…Même pas un écran plat !
Seul Philippe Manœuvre, sur lequel j’ai fini par arrêter mon choix pour rigoler un coup, était à la fête. Le seul français qui
prononce mieux l’anglais que les Américains ! Il nous a donné à tue tête des Jaaamess Brrooooowwwn d’anthologie. Et il prononce le E dans l’A de Mickaël mieux que personne au monde. Le
chronirockeur vivait à ce moment l’heure de gloire que connaissent les charognards une fois leur bec plongé dans la dépouille d’une gazelle dépecée par les lions.
Mickael, laisse-moi te rendre un dernier hommage. Tu es vraiment le plus fort, le King (de la pop, car faudrait pas
confondre avec Elvis !). Grâce à toi, je n’ai même pas besoin d’écrire un récit de science-fiction. La fiction devient le parent pauvre de la réalité. Grâce à toi, on a atteint le plus haut
niveau –pardon, « level », de gavage interplanétaire… Tes cendres sont à peine refroidies, tes os n’ont pas encore eu le temps de blanchir davantage que déjà, tu vas nous sortir 150
nouveaux titres… 150 ! Nous sommes des oies qui attendons avec impatience le gavage qu’on nous
enfoncera bien profond dans le gosier. Allez, téléspectateurs, encore un petit coup de léchouille à vos téléviseurs !
Moi, je préfère danser avec la lune !